Kon Satoshi a imaginé une parade de maneki-neko et de torii dans Paprika : vingt ans après, ce que cette scène raconte

Kon Satoshi a imaginé une parade de maneki-neko et de torii dans Paprika : vingt ans après, ce que cette scène raconte

6 min

Vous avez peut-être vu Paprika sans saisir pourquoi sa parade d'appareils, de statues et de portails torii met autant mal à l'aise. Sorti en 2006, le dernier film de Kon Satoshi obéit à une logique précise : des objets oubliés qui reviennent, comme un cauchemar. Voici la clé de lecture, vingt ans après.

En bref

  • Paprika, sorti en 2006, est le quatrième et dernier long métrage de Kon Satoshi, adapté du roman de Tsutsui Yasutaka.
  • La parade d'objets désuets et religieux n'existe pas dans le roman : Kon l'a ajoutée pour figurer les cauchemars hors de contrôle.
  • Le film mêle Freud et Jung : l'inconscient refoulé revient, et chaque personnage doit se réconcilier avec une autre version de lui-même.

Le chiffre clé : 2006, année de sortie de Paprika, quatrième et ultime film de Kon Satoshi.

Un dernier film tiré d'un roman que Kon admirait

Kon Satoshi débute comme mangaka en 1985. Il affine ensuite son savoir-faire dans les studios d'animation d'Oshii Mamoru et d'Otômo Katsuhiro, avant de signer son premier long métrage, Perfect Blue, sorti au Japon en 1998. Paprika, en 2006, est son quatrième film. C'est aussi le dernier.

Le film adapte le roman du même nom de Tsutsui Yasutaka. Kon ne cachait pas son admiration pour ce livre. Il aurait même cherché, dans ses travaux précédents, à réaliser quelque chose de similaire. Rien d'étonnant : son adaptation partage beaucoup d'éléments avec ses œuvres antérieures.

FilmAnnée
Perfect Blue1998
Millennium Actress2002
Paprika2006

Tsutsui a étudié la psychologie à l'université. Les idées de la psychanalyse, freudienne comme jungienne, reviennent souvent dans ses romans. Dans Paprika, l'analyse des rêves occupe la place centrale.

Une technologie qui montre les rêves, et qui dérape

L'histoire se passe dans un futur proche, au Japon. Une technologie permet de visualiser sur un écran les rêves d'une autre personne. Chiba Atsuko, thérapeute, soigne ses patients sous les traits de son alter ego, Paprika, une détective des rêves.

Puis l'outil est détourné de son usage initial. Des individus sont contraints de faire des cauchemars, jusqu'à ce que ceux-ci débordent dans le monde réel.

Le principe de départ vient de la psychanalyse. Selon elle, ce qui est refoulé est relégué dans l'inconscient, puis ressurgit en rêve. Analyser ses rêves revient donc à faire remonter à la conscience ce qui avait été enfoui, pour résoudre certains problèmes psychologiques.

La parade, une invention de Kon absente du roman

Kon garde les grandes lignes du livre, mais change beaucoup de choses. La modification la plus spectaculaire est sans doute cette parade chaotique : des appareils électroniques, des maneki-neko, des statues bouddhiques, des portails torii et une foule d'autres objets avancent en procession.

Elle symbolise les cauchemars qui échappent à tout contrôle. Le roman de Tsutsui n'en contient aucun équivalent. Kon expliquait l'avoir composée d'appareils désuets et d'éléments religieux et traditionnels tombés dans l'oubli.

Voilà ce qui rend la scène si marquante pour un spectateur français : ce sont des objets familiers de l'imaginaire japonais, mais défilant en horde, comme si le décor du quotidien devenait menaçant.

Freud : le familier devenu étranger

Dans L'Inquiétante étrangeté, Freud décrit ce phénomène comme quelque chose de familier devenu étranger sous l'effet du refoulement. La parade en est une illustration presque littérale.

Les objets qui la composent sont devenus étrangers à la conscience des individus contemporains. Ils resurgissent soudain, et incarnent cette étrangeté inquiétante propre aux cauchemars.

  • Des appareils désuets, que l'on a cessé de regarder.
  • Des éléments religieux et traditionnels, tombés dans l'oubli.
  • Un retour brutal, qui prend la forme d'une procession.

Jung : se réconcilier avec l'autre moitié de soi

Le film porte aussi une influence jungienne. Carl Jung ne pensait pas qu'il fallait maîtriser les aspects refoulés de la psyché. Il insistait sur l'importance de les intégrer au soi, et ce mouvement traverse plusieurs personnages.

Konakawa souffre d'anxiété. En explorant ses rêves avec Paprika, il comprend que l'inconnu croisé régulièrement est un ancien ami, avec qui il partageait le rêve de devenir réalisateur. Cet ami, mort d'une maladie, apparaît comme une autre version de lui-même : celle qui voulait faire du cinéma. Konakawa surmonte son anxiété en reconnaissant cette part oubliée et en se réconciliant avec elle.

Chiba et Paprika suivent la même logique. Dans le roman, Paprika n'est que Chiba déguisée. Dans le film, elles semblent distinctes, se séparent complètement tout en occupant le même espace, puis se réunissent temporairement quand Chiba cesse de réprimer l'amour qu'elle éprouve pour son collègue Tokita Kôsaku.

Ce double a été ajouté par Kon lors de l'adaptation. Il a lu les ouvrages de Kawai Hayao, célèbre psychologue spécialiste de la pensée jungienne, très lus au Japon des années 1980 aux années 1990. Il voulait ainsi comprendre la musique et les paroles de Hirasawa Susumu, ancien chanteur du groupe de techno-pop P-Model, qui composera plus tard les musiques de plusieurs de ses films, dont Paprika.

Un même motif revient d'un film à l'autre

Kon déclarait aussi avoir été influencé par les romans de Murakami Haruki. Il aurait affirmé être le seul réalisateur capable d'adapter en anime La Course au mouton sauvage et Chronique de l'oiseau à ressort.

Paprika peut se lire comme l'un des aboutissements du courant d'intérêt pour la psychologie jungienne porté par Kawai au Japon. C'est aussi la synthèse des thèmes de Kon, dont le premier est la représentation d'un autre soi.

  • Paprika : Chiba et son alter ego.
  • Millennium Actress (2002) : Chiyoko et la vieille femme qui apparaît à des moments clés, future version d'elle-même.
  • Perfect Blue : Mima, idole devenue actrice, et l'apparition de son ancienne identité de chanteuse pop.

Si vous revoyez l'un de ces films ce week-end, guettez ce double. Une fois repéré, il ne vous quitte plus.

Vos questions

Qui a réalisé Paprika et quand est-il sorti ?

Paprika a été réalisé par Kon Satoshi et est sorti en 2006. C'est son quatrième et ultime long métrage, après Perfect Blue en 1998.

Que représente la parade d'objets dans Paprika ?

Elle symbolise les cauchemars qui échappent à tout contrôle. Kon l'a composée d'appareils désuets et d'éléments religieux et traditionnels tombés dans l'oubli, absente du roman de Tsutsui Yasutaka.

Paprika suit-il fidèlement le roman de Tsutsui Yasutaka ?

Kon conserve les grandes lignes de l'œuvre, mais ajoute beaucoup de changements. La parade et la séparation de Chiba et de Paprika en deux personnages distincts sont des ajouts du film.

Sources : nippon.com.

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Kanya Latour
À propos de l'auteur

Kanya Latour

Cheffe thaïe expatriée à Lille.
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